Les Amis d'Iskandar 1

Euro 2008



Dimanche 1er juin 2008


Au café tout seul, ce matin. D'habitude, le dimanche, tout va au ralenti. On se lève tard. C'est moi qui descends prendre les croissants à La Paillasse, depuis que la dernière boulangerie du quartier a fermé. Des Portugais. Ils sont rentrés chez eux sans attendre l'âge de la retraite, je crois. Les années passées ici comptent double. Le fric mène le monde. Il leur a permis de construire une hacienda dans la région de Coimbra. C'est Elsa qui me l'a dit. Moi je ne suis pas bavard. Là-bas ce sont des riches, au village, maintenant. Et nous, qui ne capitalisons rien, avons acheté leur pain pendant vingt ans, et ainsi contribué à leur pelote.

 

Elsa s'est levée tôt. Je ne lui ai pas parlé de la Gitane, bien entendu. Partie sans dire au revoir, même. Elle va voter, et ensuite rencontrer ses amies gauchistes. Des Latinos pour la plupart. Tous ces étrangers naturalisés par les instances cantonales et fédérales de notre pays, à l'issue d'une longue enquête et d'une visite à domicile, toutes ces étrangères, refusent une nouvelle loi que la droite veut passer. Dorénavant ce seraient les communes qui devraient décider, comme Emmen, du côté Alémanique, l'avait déjà commencé il y a un an ou deux.

 

Tollé général. Anticonstitutionnel !... avaient hurlé les soi-disant humanistes de gauche. Ils voudraient que l'on garde le vieux système, lourd, rigide, coûteux, kafkaïen, alors que la solution est toute simple : vous vivez dans une commune, et les gens qui vous connaissent, vos voisins, les autres membres du club de foot, sont tout de même ceux qui savent le mieux si vous pouvez devenir un citoyen acceptable. Quel meilleur exemple de démocratie directe ? Je me suis échiné à expliquer cela à Elsa. Nous nous sommes fâchés. Elle m'a boudé pendant deux jours, peut-être trois. Je me suis laissé aller à dire que pour une fois j'irais voter, rien que pour annuler sa voix.

 

Bon, nous avons conclu le cinquante millième compromis de notre vie de couple, et voilà pourquoi j'ai à nouveau du temps pour moi. Au café de l'Equipe, il y a des ouvriers qui font des heures supplémentaires pour installer des écrans de télévision supplémentaires, des sièges, et comme partout des drapeaux tout neufs, en vue de la coupe de football qui commence la semaine prochaine. Sur la Plaine de Plainpalais, juste en face, ils ont déjà bien avancé. Dans cet immense espace, on peut à nouveau voir des chiens sans muselières, malgré l'ordonnance du Conseil d'Etat : ceux des vigiles, vêtus de noirs, bottines et pantalons bouffants, qui patrouillent entre les tentes, les containers à toilettes, les estrades, et tout ce qui a été accumulé derrière une enceinte grillagée de deux ou trois mètres de haut et sûrement trois kilomètres de longueur.

 

La troupe mobilise douze mille hommes, en plus des forces de sécurité ordinaires, afin de contenir les hooligans qui ne manqueront pas de tenter de gâter la fête. Et nous, dans le quartier, avons appris que nous nous vivons dans une zone de risque d'émeute telle que les assurances ne rembourseront pas les dégâts éventuels. A notre charge d'aller garer notre petite Citroën dans un quartier périphérique, de nous débrouiller, quoi. On dit aux commerçants de protéger leurs vitrines. Lors du G8 d'Evian, en 2005, nous avions vu fleurir partout des palissades jaunes, faites de planches de chantier. Mais hélas, ce fut insuffisant. Des casseurs venus de l'Europe entière, à quelques pas des barrages de police, avaient pu saccager à loisir tous les magasins de luxe des Rues Basses, et par ici, mettre le feu à un magasin de motos, casser des vitrines, tordre des rétroviseurs. Je n'ai pas la mémoire des chiffres. Des millions et des millions de pillages et de dégâts.

 

Cette fois les autorités auront mieux les choses en mains. Avant-hier un hélicoptère de l'armée faisait une reconnaissance à quelques mètres au-dessus des toits. Cela fait des mois que des caméras de surveillance sont installées à tous les carrefours, souvent par groupes de quatre, une pour chaque rue. Nous sommes prêts. Elsa et moi avons décidé de partir en vacances quelques jours plus tôt, et l'école semble d'accord, pour autant qu'on arrive à accélérer un peu les travaux de fin d'année.

 

Cette nuit j'ai rêvé de la Gitane. Et aussi du type dans le train d'hier, je crois. Ils étaient un peu flous, amalgamés, comme souvent dans les rêves. Je me trouvais dans une ville étrangère, dans les Balkans. Ils me servaient de guides. Je me sentais comme avec de vieux amis. Il pleuvait, comme ce matin, et l'homme m'avait d'autorité mis son chapeau sur la tête. Nous avons ri. Je me suis réveillé en riant, alors qu'Elsa claquait un peu la porte d'entrée. C'est une porte qui ne se ferme pas sans qu'on la claque. Au début nous nous le reprochions l'un à l'autre. Il nous a fallu deux mois pour réaliser qu'elle était comme ça, et qu'il était donc inutile que nous nous fâchions à chaque fois. Je sursautais lorsqu'elle partait et ensuite ne pouvais m'empêcher de fustiger son agressivité. Elsa me rétorquait que je n'étais pas meilleur qu'elle, et pour qui je me prenais, et ainsi de suite. A peine installés ensemble nous avions failli nous séparer, à cause de cette garce de porte d'entrée.

 

Bon, voilà que je traîne à nouveau. Je voulais profiter qu'Elsa soit absente pour reprendre Ada, et voilà que j'ai égaré le livre…

 

Nous avons eu une sale affaire à l'école il y a quelques années. Un prof accusé d'attouchements sur des adolescentes. Il a été disculpé par la justice, mais nous ne pouvions plus le regarder comme avant. Il a fini par partir. J'ignore ce qu'il est devenu. Il a changé de canton. Elsa pense que le doyen va m'interdire de faire lire du Nabokov à mes élèves, à cause de Lolita, qui figurera sous « Autres œuvres », accessible dans toutes les librairies, et qui pourrait leur donner de mauvaises idées.

 

Je ne crois pas que nous en soyons à ce point, mais je vais devoir tenir compte de la remarque fielleuse d'Elsa et poser la question à la Direction. Elle tente toujours de me démontrer que notre société devient de plus en plus fliquée, et que nous avons depuis longtemps franchi une limite. Selon elle, nous serions en route vers un nouveau fascisme. Même à propos des barrières de sécurité autour de la Plaine de Plainpalais, il a fallu qu'elle m'inflige toute une théorie, alors que les hooligans cela existe, chacun le sait, et aussi qu'en 2005, le G8 avait été avant tout la fête des casseurs. Non. Elle me dit que lors de l'indépendance du Kosovo, là-bas, il n'y avait ni blessé ni mort, et qu'elle ne voit donc pas pourquoi…

 

Elsa n'est pas sotte mais la logique n'est pas son fort. Qu'elle me fiche la paix toute la journée, oui, comme je puis déjà le supposer. Elle m'appellera vers midi pour m'annoncer que ses copines l'emmènent à une fête quelque part, et me proposera sans doute même de les rejoindre dans l'après-midi, pour une fois qu'on s'amuse un dimanche à Genève. Non. Je « resterai dans mon coin », comme elle m'en accuse souvent. Je retrouverai Ada et je la lirai, dès que je serai rentré et jusqu'à la tombée de la nuit, quoiqu'il arrive et quoiqu'on en pense.

 

Ensuite, il y a quelque chose de malsain dans tout cela. Ses parents sont retournés au Chili après la fin de la dictature et elle a choisi de rester, en partie à cause de moi. Je lui en suis reconnaissant aujourd'hui encore. Nous étions très amoureux, et moi davantage qu'elle peut-être. Je l'en avais supplié. Je n'aurais pu supporter qu'elle les suive. Qu'elle m'abandonne. Mais il y a une étape qui n'a jamais été franchie. Son petit côté chilien, qui me séduisait tant, désormais m'agace. Elsa, c'est le désordre au sein de ma vie. Nous n'avons pas eu d'enfants, et tout s'est plus ou moins réglé, mais il y a en elle quelque chose d'irréductible que je ne puis ni comprendre, ni supporter. Rien de si grave, non, mais nous nous y achoppons toujours.

 

Elsa. C'est parce qu'elle est telle que je ne mentionnerai jamais la Gitane. Ses lèvres pourtant adorées s'ourleraient d'un sourire victorieux qui me ferait la détester à l'instant. Par réflexe. Elle ne pourrait s'empêcher de me dire, d'une façon ou d'une autre, qu'elle est contente de me voir enfin m'ouvrir. Et là, le ton monterait et nous nous disputerions.

 

Elsa manque d'intégration.




Article ajouté le 2008-06-15 , consulté 42 fois

Commentaires


Commentaires recopiés le 15/06/2008 à 13:54:39
3 commentaires:

Qui©he a dit…

C'est bien écrit...
4 juin 2008 01:38

Romane a dit…

Entre le bois du mobilier, au rendez-vous du café réjouissant, le bouillonnement-vie aux couleurs de l'humain, insufflé dans le formidable chaos du monde.

Et d'une plume alerte, son histoire... à lire sans modération.

Pour qu'un jour se donne la chorégraphie de la Danse des Arbres.

Ro
8 juin 2008 19:09

Choglamsar a dit…

Le merveilleux chaos du monde ne s'accommode pas d'une écriture simplifiée, aussi je vous remercie de vos encouragements, au moment de lâcher les amarres et embarquer sur ce blog.

J'espère que nous pourrons encore nous donner des nouvelles, par les isthmes et les détroits : à la revoyure, donc !

10 juin 2008 17:27

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